30 juin Mgr J.P. Vesco

Texte de J.P. Vesco envoyé à la documentation catholique

et parue de 30 juin 2016

L’exhortation apostolique post-synodale était annoncée comme une révolution, attendue par certains et redoutée par d’autres. Au lieu de cela, le pape François, avec Amoris laetitia fait œuvre de tradition. Citant abondamment l’exhortation apostolique Familiaris consortio , il en reprend tout l’enseignement de l’Église relatif à l’indissolubilité du mariage chrétien, reflet de l’union entre le Christ et son Église. À la suite de Saint Jean-Paul II, le pape François incite à bien discerner les diverses situations, y compris celles de personnes qui ont la certitude subjective que le mariage précédent, irrémédiablement détruit, n’avait jamais été valide (FC, n. 84)

Tout cet enseignement étant rappelé, un élément totalement novateur est apporté : la prise en compte du caractère irréversible de situations matrimoniales et familiales qui ne permettent pas d’agir différemment et de prendre d’autres décisions sans une nouvelle faute (AL,298 )Dès lors que personne ne peut être condamné pour toujours parce que ce n’est pas la logique de l’Évangile (AL,294) ce caractère irréversible d’une situation ne peut plus être de facto un obstacle définitif au sacrement de réconciliation.

C’est là une vraie (r) évolution par rapport à l’exhortation apostolique Familiaris consortio  : une personne peut désormais se trouver dans une situation objective de péché et pouvoir cependant recevoir le sacrement de réconciliation à la condition bien sûr que le caractère objectivement irrégulier de sa situation soit reconnu par elle, qu’un travail de vérité et autant que possible de réparation ait été fait, et que la contrition soit réelle.

La tradition n’est pas la répétition à l’identique de « vérités » intangibles quels que soient le temps et l’espace. Cela s’appelle du fondamentalisme. Loin d’être source de rigidité, la tradition est au contraire un élément essentiel de souplesse entre d’une part un monde en perpétuel mouvement et d’autre part une vérité qui transcende les contingences humaines.

Partant d’une position magistérielle issue de la tradition de l’Église sur laquelle il s’appuie, ayant convoqué deux synodes afin de permettre un débat le plus large possible, le pape François fait légitimement œuvre de tradition en prolongeant l’incitation de saint Jean-Paul II à distinguer entre les situations individuelles jusqu’à envisager que certaines d’entre elles ne fassent pas définitivement obstacle au sacrement de réconciliation et donc à l’accès à la communion eucharistique. Et cela sans obligation de séparation préalable ou de vie « en frère et sœur ».

Ayant légitimement fait œuvre de tradition, l’enseignement magistériel en matière de morale familiale est aujourd’hui tout entier repris dans l’exhortation apostolique Amoris laetitia qui fait suite à l’exhortation apostolique Familiaris consortio à laquelle elle se substitue avant d’être elle-même substituée, un jour, par une nouvelle exhortation apostolique qui la reprendra et la dépassera. Il n’y a donc pas lieu d’interpréter cette exhortation apostolique à partir d’un « ailleurs » ni d’attendre d’elle qu’elle révoque explicitement des dispositions antérieures.

Parce que le pape François a fait œuvre de tradition, Amoris laetitia se suffit à elle-même.


Dès lors, le prêtre que je suis, et pas seulement l’évêque, se sent désormais autorisé à donner en conscience le sacrement de réconciliation à des personnes qui sont dans une situation matrimoniale objectivement « irrégulière » devenue irréversible mais qui en appellent en vérité à la miséricorde de Dieu qui seule nous relève et nous sauve.

Au fond, davantage que la doctrine en elle-même, ce qui change radicalement c’est la place même de la doctrine dans la relation entre un homme et son Dieu. Dans l’épisode de la femme adultère, Jésus ne remet pas en cause la loi sur l’adultère (« va et ne pèche plus ! »). Mais en replaçant cette loi à sa juste place, il fait qu’une femme qui allait être lapidée par des hommes au nom de Dieu garde la vie sauve. Rien de moins.

Dans Amoris laetitia comme dans tout son enseignement, le pape François, réaffirme que l’Église n’est pas d’abord doctrinale et cela change beaucoup dans son rapport au monde. Il appelle à une révolution du regard et nous invite à porter le regard que Jésus posait sur les personnes qu’il rencontrait. C’est aussi simple que cela. Et aussi exigeant.